LETTRE OUVERTE A SON EXELLENCE PAUL KAGAME, PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE RWANDAISE

Objet : La tyrannie doit-elle continuer à sévir au Rwanda ?

Monsieur le Président,

Au moment où vous vous apprêtez à recevoir la prestigieuse délégation du Conseil de sécurité des Nations Unies qui effectuera prochainement une tournée dans la Région des Grands Lacs ;

Tandis que le retour pacifique au Rwanda des rebelles et autres réfugiés est déjà amorcé et que des informations inquiétantes au sujet de mauvais traitements subis par certains d’entre eux commencent à nous parvenir ; 

Nos formations politiques, à savoir la Convention Nationale-UBUMWE (CNA-UBUMWE), les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR) et le Pacte Démocratique National (PDN) ont l’insigne honneur de porter à votre connaissance les considérations et les actes ci-après :

C’est avec une profonde consternation que la CNA-UBUMWE , les FDLR et le PDN, une fois encore, jugent de leur devoir de dénoncer énergiquement la situation d’injustices graves qui sévissent au Rwanda tels que les abus perpétuels d’autorité, de pouvoir et du droit, les abus des biens sociaux et ceux perpétrés dans les prisons mouroirs dont notre pays est truffé suite à la tragédie de 1994.

De même, nos formations politiques s’insurgent contre l’exploitation arbitraire et politicienne des instances judiciaires contre des innocents dans le but d’obstruer l’exercice de leurs libertés légales, de leurs droits ou pour spolier leurs biens. Aussi s’insurgent-elles contre les mensonges d’Etat, la répression, la terreur et la torture qui, chaque jour et sous diverses formes, ont toujours caractérisé votre régime.

Monsieur le Président, le cas de la détention de votre camarade de parti et prédécesseur à la tête de l’Etat, Pasteur BIZIMUNGU, l’ex-ministre Charles NTAKIRUTINKA et leurs compagnons, celui des disparitions du Col Augustin CYIZA et du Député Léonard HITIMANA et la persécution des journalistes indépendants et des activistes des droits de l’homme ne sont hélas que quelques exemples tirés du très large palmarès à l’actif de votre appareil répressif.  

Monsieur le Président, les interventions de nos formations politiques ne se contenteront plus désormais d’étaler les multiples charges, lourdes et criminelles, qui pèsent sur votre personne et sur votre junte.

Ces faits et charges ont, en effet, déjà été très bien étayés contre vous par diverses organisations tant nationales qu’internationales. Ils ont été suffisamment instruits par les instances judiciaires nationales et internationales, et très bien précisés et documentés par des témoins pertinents dont des officiers membres de votre armée tels que Jean-Pierre MUGABE, Deus KAGIRANEZA, Alphonse FURUMA, Aloys RUYENZI, Abdul RUZIBIZA et bien d’autres encore.

Certains faits ont curieusement été tirés au clair par vous-même lors de vos discours et messages d’intimidation et de dénigrement adressés à la Nation et à la Communauté internationale. Vous vous souviendrez notamment de votre fameux discours de Bwisige le 31 mars 2003 où vous menaciez publiquement de "blesser" et de "broyer vos opposants" et où vous affirmiez "connaître à cent pour cent les résultats des élections" qui allaient se tenir cinq mois après. Et tout récemment, à l'occasion d'une visite dans la Cité de Kigali ville, n'avez-vous pas assimilé toute revendication émanant de votre opposition à "des rêves de mauvais goût" en vous demandant s'il pouvait bien y avoir "un brin d'intelligence dans le chef de tous ces mouvements politiques d'opposition" qui, en réalité, inquiètent de plus en plus votre régime?

Présentement, l’action de la CNA-UBUMWE , du PDN et des FDLR, se limitera à vous demander pourquoi vous persistez à précipiter le Rwanda et les pays de l’Afrique des Grands Lacs dans un gouffre de souffrances sans fin et à vous présenter nos considérations et actes qu’à cet égard, nous jugeons urgents et pertinents.

Monsieur le Président, à quand la fin de l’assujettissement des citoyens rwandais en particulier, des populations de la Région des grands lacs et de la Communauté internationale en général, par un régime autoritaire caractérisé par la pratique de graves injustices, des abus horribles de toutes sortes, des mensonges d’Etat, la terreur et la tyrannie ? Croyez-vous que toutes ces femmes et tous ces hommes  se résigneront indéfiniment à cette situation d’asservissement ?

Monsieur le Président de la République , pourquoi cherchez-vous toujours à maintenir le menu peuple dans une paupérisation progressive derrière les apparats d’une capitale en plein essor ?

Pourquoi, sciemment et contrairement aux prescriptions des lois, persévérez-vous à maintenir et/ou à promouvoir de grands criminels aux plus hauts grades et postes de l’Etat ?

Et pourquoi donc ne démissionnez-vous pas afin de permettre à la justice de faire toute la lumière sur les lourdes charges qui pèsent sur votre personne, notamment l’attentat du 06 avril 1994 qui a coûté la vie aux Présidents Juvénal HABYARIMANA du Rwanda et Cyprien NTARYAMIRA du Burundi, et qui a déclenché le génocide et les massacres qui allaient ravager le Rwanda et dont les répercussions ont embrasé toute la région de l’Afrique des Grands Lacs en y allumant des conflits meurtriers à répétition ?

Quand présenterez-vous aux rescapés du génocide et des massacres en particulier,  et aux citoyens rwandais en général, les mobiles profonds et véritables qui vous ont poussé, en 1994, au moment où le génocide et les massacres faisaient rage, à dépêcher des émissaires à travers le monde pour dissuader la Communauté internationale d’intervenir en vue de sauver les vies humaines qui étaient en danger ?

Comment pouvez-vous imaginer, Monsieur le Président, que les citoyens rwandais se lasseront un jour de vous interpeller sur les raisons qui vous ont poussé à des agissements aussi sadiques, aussi cruels et criminels ? Pensez-vous que les mensonges d’Etat couvriront indéfiniment ces atrocités et tous les autres crimes contre l’humanité qui vous sont reprochés ? 

Vous continuez à entretenir des mensonges d’Etat, notamment quant aux missions dévolues aux juridictions nationales GACACA et au Tribunal Pénal International pour le Rwanda vis-à-vis des crimes de génocide, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. La mission de ces instances judiciaires est absolument inconciliable avec votre acharnement à imposer une fausse innocence à l'opinion publique alors que vos responsabilités écrasantes dans le drame national et régional sont de plus en plus avérées notamment suite aux découvertes macabres faites récemment dans le Nord-Kivu à l'est de la République Démocratique du Congo(RDC).

Monsieur le Président, est-ce avec de telles manœuvres, que vous comptez promouvoir le principe de la vérité indissociable d'une justice équitable pour tous, condition sine qua none pour une réconciliation nationale authentique, seule garante d’une paix durable pour le peuple rwandais ?

Monsieur le Président, espérez-vous que votre dictature, qui ne recule pas devant la répression et fait régner la terreur en ayant recours aux enlèvements et/ou disparitions, aux détentions dans des prisons secrètes, à la torture, aux assassinats, et aux abus de toutes sortes, parviendra à assujettir sans fin les citoyens rwandais et les peuples de la région de l’Afrique des Grands Lacs ?

Persisterez-vous à croire que l’instrumentalisation des instances judiciaires en général et des tribunaux GACACA en particulier, continuera à légitimer votre plan machiavélique de spoliation des biens des citoyens et d’anéantissement des élites non inféodés à votre cause ?

Monsieur le Président, demeurerez-vous inébranlablement convaincu que les citoyens rwandais finiront par se résigner à vivre sous le joug d’un despotisme institutionnalisé et légitimé par le forum des partis politiques, lui-même instrument politique manipulé par votre junte ?

Pourquoi persévérez-vous à faire obstruction totale à toute forme d’ouverture politique, au pluralisme, seule voie crédible vers la démocratie afin d’œuvrer à l’épanouissement des libertés des citoyens et pour asseoir une paix et un développement durable et cohérent ?

Aussi, pourquoi cherchez-vous toujours à déstabiliser la région de l’Afrique des Grands Lacs et en particulier la RDC par des manœuvres dilatoires et toujours aussi meurtrières ? Pensez-vous que les membres des Forces Rwandaises de Défense et leurs familles en particulier, le peuple rwandais et tous les peuples de la région continueront d’accepter sans fin des pertes humaines, matérielles, financières et environnementales si considérables, uniquement pour l’enrichissement illicite et la pérennité d’une junte tyrannique ?

Croyez-vous que la communauté internationale se laissera sans fin intimider et berner par un régime si peu soucieux des droits et de la vie des citoyens ?  Parce que, en définitive, massacrer des innocents, sous quelque raison que ce soit, et souvent sous couvert de mensonges d’Etat, n’est jamais défendre une juste cause, mais c’est tout simplement et toujours tuer des innocents.

En tout état de cause, eu égard aux faits et aux charges graves établis pertinemment ici et là par diverses institutions de défense de droits de la personne et du citoyen, déjà déposés et/ou en cours d’instruction par diverses instances judiciaires nationales et internationales à votre endroit, le peuple rwandais et la Communauté internationale se verront dans l’obligation morale et éthique de prendre leurs distances par rapport à vous-même et à la junte que vous dirigez.

C’est dans ce contexte que la CNA-UBUMWE , les FDLR et le PDN vous font part des considérations et actes ci-après :

  1. Nul n’est censé être au dessus de la Loi , fut-il Président de la République  ;

  1. Etant donné les faits et les charges graves qui vous sont reprochés, la CNA-UBUMWE , les FDLR et le PDN, considèrent que votre démission d’office et sans conditions est de l’intérêt suprême de la Nation et de toute la Région de l’Afrique des Grands Lacs pour éradiquer l’impunité, asseoir une justice véritable et équitable, préalable à une réconciliation authentique, fondement solide pour une paix durable au Rwanda et dans toute la Région  ;

  1. Dans le cas où vous persisteriez à vous maintenir au-dessus de la loi et à refuser ainsi de vous soumettre aux instances judiciaires tant nationales qu’internationales et à empêcher que justice soit rendue, tous les citoyens rwandais, tous les peuples de la Région de l’Afrique des Grands Lacs et la Communauté internationale dans son ensemble seraient, de plein droit, habilités à vous y contraindre ;

  1. Et, ainsi, justice serait faite.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République , l’expression de nos salutations distinguées.

Fait à Genève, le 04 novembre 2005

Pour la CNA-UBUMWE                         

Gen. Emmanuel Habyarimana(sé)                                  

Président                                       

Pour les FDLR

Emmanuel Hakizimana(sé)

Président

                                      

Pour le PDN

Déogratias Mushayidi(sé)

Secrétaire Général & Porte-parole

Copie pour information à :

Monsieur Vincent BIRUTA, Président du Sénat de la République Rwandaise , Kigali

Monsieur Alfred MUKEZAMFURA, Président de la Chambre des Députés de la République Rwandaise , Kigali

Monsieur Bernard MAKUZA, Premier Ministre de la République Rwandaise , Kigali

Monsieur Jean-Marc de La S ablière , Ambassadeur de France à l'Onu et Président de la Délégation du Conseil de sécurité de l’ONU en tournée en Afrique des Grands Lacs, Kinshasa 

Son Excellence George W. BUSH, Président des Etats-Unis d’Amérique, Washington 

Son Excellence Jacques CHIRAC, Président de la République Française , Paris

Son Excellence Vladimir PUTIN, Président de la Fédération de Russie, Moscou 

Son Excellence Hu JINTAO, Président de la République populaire de Chine, Pékin

Monsieur Tony BLAIR, Premier Ministre du Royaume-Uni et Président en exercice de l’Union Européenne, Londres 

Son Excellence Olusegun OBASANJO, Président du Nigeria et Président en exercice de l’Union Africaine, Abuja 

Monsieur Alpha Omar KONARE, Président de la Commission de l’Union Africaine, Addis-Abeba 

Son Excellence Benjamin MKAPA, Président de la République Unie de Tanzanie, Dar es salam 

Son Excellence Kaguta Yoweri MUSEVENI, Président de la République de l’Ouganda, Kampala 

Son Excellence Joseph KABILA, Président de la République Démocratique du Congo, Kinshasa 

Son Excellence Pierre NKURUNZIZA, Président de la République du Burundi, Bujumbura 

Son Excellence Mwai KIBAKI, Président de la République du Kenya, Nairobi 

Son Excellence Thabo MBEKI, Président de la République Sud Africaine, Pretoria 

Monsieur Guy VERHOFSTADT, Premier Ministre du Royaume de Belgique, Bruxelles 

Son Excellence Samuel SCHMID, Président de la Confédération Helvétique , Berne 

Monsieur Gerhard SCHRÖDER, Chancelier de la République Fédérale d’Allemagne, Berlin 

Son Excellence Paul MARTIN, Premier Ministre du Canada, Ottawa  

Monsieur José Manuel BARROSO, Président de la Commission Européenne , à Bruxelles

Sant’Egidio, Rome  

African Rights, Londres

Amnesty International, Londres

Human Rights Watch (HRW), New York

International Crisis Group (ICG), Nairobi

Ligue des Droits de la personne dans la région des Grands Lacs africains(LDGL), Kigali.